Partage d'expérience de la Ferme Légère : Politique
Stratégie populaire pour une souveraineté alimentaire
Comment améliorer l’accès à une nourriture de qualité, pour toustes et pour longtemps ? Cet article concerne la France mais peut être appliqué à la plupart des pays Européens et à beaucoup d’autres pays dits “développés”. Il est écrit suite à la participation de l’auteur à une journée de travail pour la constitution d’un comité “Souveraineté Alimentaire Béarnaise” (Pyrénées Atlantique 64) mais n’engage que lui puisque l’idée présentée ici, trop radicale, n’y a pas été retenue.
Rapide état des lieux
L’alimentation, en France et dans de nombreux pays, est largement contrôlée par un petit nombre d’acteurs de l’industrie alimentaire et de la grande distribution ; la production et surtout la transformation de nourriture sont fortement normées ; et pour finir l’accès à des terres agricoles pour de nouveaux agriculteur·rices est difficile. Le choix stratégique de ces acteurs et des politiques capitalistes dominant est de spécialiser, mécaniser et industrialiser pour produire beaucoup dans une économie mondialisée.
La quantité produite par agriculteur·ice est la plus importante de toute l’histoire humaine ; le prix de la nourriture en France est historiquement très faible (la part alimentaire du budget des ménages est inférieure à 15 %) ; et la diversité des aliments à disposition est importante.
Mais la qualité nutritive de ces aliments s’est dégradée ; l’accès à cette nourriture est très inégal ; le nombre d’agriculteur·ices est très faible (1,5 % des emplois en 2019) ; le secteur agricole est fortement émetteur de GES et très fortement dépendant des énergies fossiles (carburant, engrais, produits chimiques, fabrication du matériel) ; la production vivrière est quasi éradiquée dans les pays “développés” et en voie de destruction dans les pays “appauvris”.
Au niveau mondial, des pays tirent leur épingle du jeu (la France en fait encore partie) et d’autres pays sont largement perdants.
Perspectives
Le contexte géopolitique mondial se dégrade : depuis les années 2010, le capitalisme néo-libéral (démocrate et fondé sur l’idée que le commerce mondial évite les guerres et apporte la prospérité) cède peu à peu la place à un capitalisme néo-réactionnaire (anti-démocrate, refusant tout compromis écologique et prêt à sacrifier des pans entiers de la population). Voir Arnaud Miranda, Les Lumières sombres 2026.
Le changement climatique est hors de contrôle et les pires scénarios sont devenus les plus probables. Aucun changement politique significatif ne semble possible, on observe même une régression des dispositifs écologiques institutionnels. Le contexte géopolitique rend incertain l’approvisionnement du système agricole en énergie fossile ; le changement climatique rend la production alimentaire de plus en plus difficile et conflictuelle.
Le risque de crise alimentaire dans nos pays privilégiés devient possible dans les prochaines décennies alors que la situation actuelle est déjà très insatisfaisante (mal-bouffe, obésité, sous-nutrition). Voir Stéphane Lilou.
Souveraineté alimentaire
Gagner en souveraineté alimentaire c’est reprendre du pouvoir sur notre alimentation pour l’améliorer et la sécuriser en faisant passer le droit à l’alimentation pour toustes avant la liberté de faire des profits pour quelqu’un·es.
De nombreuses organisations de la société civile luttent pour cela : AMAP, grainothèques, jardins partagés, épiceries solidaires, magasins de producteur, presses à pommes mobiles et autres associations ou collectifs. Leurs actions portent sur les institutions ou s’adressent directement aux populations.
Toute cette énergie militante n’arrive pas à améliorer significativement la situation, mais contribue certainement à éviter sa dégradation. Nous luttons pour ne pas reculer.
Stratégies
La majorité des acteurs et actrices de cette résistance ne sont pas effondristes et je situe leurs actions dans le mouvement de la transition écologique : des petits pas en collaboration avec les institutions, et des résultats lents et modestes qu’iels qualifient parfois elleux-même de “miettes”. Ce travail souvent bénévole n’en reste pas moins remarquable.
Mon point de vue est effondriste : l’évolution de notre société ne résulte plus en 1er lieu des rapports de forces sociaux, elle est en dégradation rapide et incontrôlé du fait de changements fondamentaux (notamment approvisionnement énergétique et conséquences de la crise écologique globale que nous avons provoqué). Les rapports de forces sociaux n’influent plus que sur les modalités de cette dégradation, ce qui n’est bien sur pas inutile. Voir Voyages en effondrement - Valérie Garcia et Marc Pleysier.
Pour penser une stratégie alimentaire long terme, je pars des hypothèses suivantes :
- L’effondrement de la civilisation thermo-industrielle est en cours et va s’étaler sur plusieurs décennies.
- Les changements qui seraient nécessaires pour éviter cet effondrement sont d’une autre ampleur que ceux que les acteurs dominants veulent bien envisager (c’est un euphémisme).
- Ce que la société civile peut espérer obtenir des institutions doit obligatoirement être compatible avec le status-quo.
- Les personnes prêtes à s’engager personnellement pour augmenter notre souveraineté alimentaire représentent au maximum 1 personne sur 10 000 (Béarn 2026, expérience personnelle et directe de l’auteur), ce que je considère très faible au regard des enjeux.
Les crises alimentaires à venir ne sont donc pas selon moi évitables et devraient être considérées comme des moments ou les rapports de forces peuvent changer.
Imaginons, préparons et mettons en place dès maintenant des actions susceptibles de produire des résultats significatifs à l’occasion de crises alimentaires futures.
Anticipons les blocages institutionnels possibles et agissons maintenant auprès des institutions pour que ces blocages n’aient pas lieu ou qu’ils puissent être contournés lors de ces futures crises alimentaires.
Entretenons et maintenons ouvertes les nombreuses portes d’entrée vers une alimentation saine (les actions de la société civile évoquées plus haut).
Cette stratégie “effondriste” ébauchée ici à gros traits n’est pas exclusive, elle n’empêche pas la stratégie “transition écologique” et de nombreuses actions de terrain participent au deux.
Combien de gens dans les champs ?
Un élément de l’état des lieux me semble important : le très faible nombre d’agricteur·rices. Avec un tél déséquilibre entre producteurs et consommateurs, il faut obligatoirement un nombre d’acteurs intermédiaires important, le flux entre la fourche et la fourchette est long et soumis à de nombreuses contraintes économiques et administratives. Je pense que c’est principalement là que l’on perd la main sur notre alimentation et que c’est là que doit se trouver le fondement de nos actions : augmenter le nombre de producteur·rices, l’ordre de grandeur étant une multiplication par 10 (+ 900 %), professionnel·les ou pas, c.a.d. y compris la production vivrière.
Augmenter le nombre de producteur·rices de nourriture diminue le besoin de technique et d’équipements, diversifie les approches et les manières de faire, remets des gens en activité, les remets en lien avec la nature… c’est bon pour tout sauf pour l’économie.
Augmenter le nombre d’agriculteur·rices est anti-système : plus de main d’oeuvre et moins de production par actif·ve, c’est l’inverse du logiciel techno-productiviste qui cherche à augmenter la rentabilité en augmentant la productivité c.a.d. en faisant faire plus de boulot à moins de personnes.
Production vivrière
Une telle augmentation des producteur·rices (x10) ne peut pas passer par l’installation de nouveau paysan·nes professionnel·les sans un changement radical de la politique agricole commune (PAC). Ce changement n’étant pas du tout à l’ordre du jour, il faut envisager des nouveaux acteurs hors économie de marché : l’auto-production et le don ou troc avec les voisins immédiats.
C’est ce que nous faisons à la Ferme Légère depuis 2020
Nous expérimentons la production vivrière en polyculture-élevage, après 5 ans de tentatives avortées de création d’activités agricoles professionnelles. Nous sommes non-issues du milieu agricole, sans diplôme agricole, sur des terres marginales (argileuse, en pente), non mécanisé et limité en eau. Toutes les conditions étaient réunies pour que nous échouions commercialement. En 2020 nous avons décidé de produire pour nous et les gens qui nous visitent, et éventuellement de donner les surplus localement. Résultat : nous mangeons copieusement, du bio non mécanisé ultra local et ultra frais, pour moins de 15€ par personne et par semaine. Nous auto-produisons 100 % des légumes et de la viande que nous mangeons, 60 % des fruits et achetons le reste (céréales, légumineuses et condiments). La production est faible : il faut environ 4 temps pleins pour nourrir 10 personnes, car les débutants se succèdent au jardin, iels ont rarement enchaîné plus de 2 ou 3 saisons.
La situation de départ à la Ferme Légère et les résultats obtenus n’ont rien d’exceptionnels (à part la capacité à avancer seul et à contre courant) et me semblent représentatifs du potentiel agricole vivrier de la France.
Autour des villes de nombreuses petites parcelles peuvent être mises en culture. En campagne, les zones de déprise agricole peuvent être investies.
La permaculture et tous ces dérivés (syntropie par exemple) constitue des portes d’entrées pour celleux qui n’ont aucun lien avec le milieu agricole.
Blocage
Le message “beaucoup plus de gens dans les champs” est actuellement inaudible par la quasi totalité des gens, à tous les niveaux de l’échelle sociale :
- Les dominant·es et le personnel politique en haut de la hiérarchie pour des raisons économiques ;
- le petit personnel politique par conformisme, volonté de se maintenir ou impuissance ;
- les militant·es écologiste professionnel·les (rémunéré·es, en général sur fond public) ne peuvent se permettre de faire de vagues et restent sur les petits pas avec les institutions ;
- les militant·es bénévoles au long cours qui à force de persévérance ont réussi à glisser un pied dans la porte des négociations institutionnelles ne veulent pas le retirer ni faire un grand écart ;
- la population non militante et “non écolo” est peu réceptive à tout ce qui est entrepris par la société civile (constat de l’auteur après 20 ans de participation), et peu incline à un retour dans les champs (même si une petite partie cultive ou demande une parcelle dans un jardin partagé) ;
Reste les “écolos” non technophiles, majoritairement urbain·es, qui peuvent être réceptif·ves à la présente proposition ; intéressé·es sur le principe mais généralement pas prêts à lâcher la ville (vélo sur courte distance, magasin bio, vie associative riche…).
Alors que faire ?
Beaucoup de choses peuvent être imaginées pour aider les gens à produire une part de leur nourriture quand iels en sentiront la nécessité. Voici un exemple :
Imaginons que des acteur·rices du secteur alimentaire associatif se regroupent en collectif pour porter une communication commune et percutante sur le thème de l’auto-production.

Chaque membre du collectif peut renseigner et aider les personnes intéressées et les orienter vers un autre membre si besoin.
Dans les faits, peu de personnes sont intéressées mais la proposition est là et dure dans le temps. Les freins sont identifiés et levés. Des actions longues auprès des institutions peuvent être entreprises pour obtenir des terres, des autorisations, éventuellement des aides.
Des kits formations adaptés au conditions locales sont élaborés, testés, améliorés. Des groupements d’achats et d’entraides peuvent voir le jour sur ce thème.
L’idée est de se mettre en capacité d’accueillir rapidement beaucoup de monde si un basculement se produit.
Les membres du collectif font toujours ce qu’ils faisait avant, donc cela ne change pas grand chose pour chacun d’eux. Ils ont un objectif commun en plus, et peut-être une vision du futur et de leur rôle un peu différente d’avant.
Si finalement aucune crise alimentaire ne survient et que l’intérêt pour l’autoproduction alimentaire reste très faible, les actions entreprises continueront néanmoins à produire les effets qu’elles ont produit jusqu’à maintenant.
Marc - été 26
Tu as assez fait d'écran
Demain tu pourras lire un autre article de la Ferme Légère.